Dossier lo-fi hip-hop part III : the legacy
Bienvenue pour la conclusion de notre dossier lo-fi. S’il est vrai que, sur Journal du Japon, nous aimons beaucoup parler du Japon, il ne faudrait pas oublier les artistes occidentaux qui ont contribués à l’émergence de ce style emblématique. Nous nous devions de rendre un hommage appuyé à Nujabes, et vous verrez que sa succession est florissante. Néanmoins, il importe de revenir sur quelques artistes qui étaient ses contemporains, pour enfin présenter l’actualité du lo-fi aujourd’hui.
Longue fut la route musicale qui mena aux vibes du lo-fi hip-hop, et qui sait où celle-ci nous mènera demain ?
2000’s
Quand deux univers se rencontrent, ils donnent naissance à de l’inattendu, du neuf. Jazz et Rock, Jazz et hip-hop, hip-hop et métal, hip-hop & chill. Les tons, rythmiques et beats que l’on rencontre chez les artistes qui portèrent les graines de ce genre nouveau, ont en commun un flow nostalgique caractéristique. De l’autre côté du Pacifique c’est J Dilla qui ouvra la voie.
Producteur, compositeur, DJ, rappeur, Jay Dee de son surnom est originaire de Détroit. Il baigne dans le monde de la musique dès l’enfance, avec une mère chanteuse d’opéra et un père bassiste jazz. Il se passionne pour le hip-hop et les battles de rap. Avec deux amis ils forment tout d’abord le groupe Slum Village au début des années 1990. C’est à la même période qu’il commence le beatmaking.
Multipliant les productions, il collabore avec des artistes de renoms comme Busta Rhymes, et imprègne le hip-hop US de sa teinte feutrée, groovy, grungy : du pur lo-fi émergeant.
Les similitudes du genre sont évidentes, durant les mêmes années d’activités que Nujabes. Son aventure prendra malheureusement fin encore plus tôt que Jun, fin 2006 à seulement 32 ans.
Après le succès de Samurai Champloo, un autre artiste US, Fat Jon, continuera également à produire des beats parfaitement chill, lo-fi, jazzy, comme sur son album Repaint Tomorrow sortie en 2008.
Cette décennie aura contribuée à l’émergence d’un style tout à fait singulier, mêlant tantôt jazz et hip-hop, tantôt lo-fi et hip-hop. Elle aura annoncé la déferlante à venir et de la démocratisation du style, aidé également par l’avènement de YouTube dans notre petit monde.
2010’s
Quelques années plus tôt, à même pas 20 ans, Marcus D, rappeur américain originaire de Seattle, sort son premier LP avec de belles featuring comme Substantial. L’influence du jazz sur son style, et celle de Nujabes ou J Dilla, est assumée. Il vit d’ailleurs à Tokyo aujourd’hui. Il créa également le duo Bop Alloy avec Substantial, et ils continuent de se produire ensemble.
Autant dire que l’exploration et le développement du genre ne sont pas prêt de s’arrêter.

Une palette d’artistes colorées, avec chacun sa propre vision, ses propres nuances, comme Haruka Nakamura. Compositeur et producteur originaire de Tokyo, il se fait connaître par l’intermédiaire de feu MySpace dans les années 2000. Il participe à l’album hommage à Nujabes, Modal Soul Classics II, avec notamment Uyama Hiroto. Tout ce monde se retrouve pour un déferlement de créations communes et intemporelles.
Il co-produit l’album melodica avec Nica, qui peut être ressenti comme une balade d’été minimaliste, jazzy et terriblement efficace. Curieusement, il sortira son propre Melodica quelques années plus tard, avec une reprise de Nujabes, et des featuring telles que Substantial, Cise Star, ou encore Shing02 pour un remix acoustique sublime de Luv(sic) part 2.
Il est l’un des gardiens de l’héritage des années 2000, dont il perpétue avec doigté et sensibilité toute la substance. Se plonger dans ses mélodies nous fait poursuivre notre voyage doucereux, tels des pétales portés par le vent.
DJ Okawari est un autre virtuose venu du Japon qui développe sa propre vision du hip-hop et ses nuances, toujours en plongeant l’auditeur dans un flow d’émotions intenses. Ses compositions de downtempo sont accompagnées au chant par des femmes époustouflantes, comme la talentueuse Celeina Ann, chanteuse japonaise qui a entre autre participé à l’animé Carole & Tuesday de Shinichirō Watanabe (Samurai Champloo), en doublant la partie chantée du personnage principal de Tuesday.
Et qui de mieux que Zack Austin, alias Nitsua, pour terminer ce bref tour d’horizon des artistes importants de cette décennie. Même si comme d’autres, il débuta sa carrière quelques années auparavant.
Fortement influencé par Nujabes, sans qui il n’aurait pas débuté son parcours de musicien, il échange avec lui dès 2007 via MySpace, et sera également sur la compilation sortie en son hommage avec la piste No One Like You. Il est allé jusqu’à choisir son nom d’artiste de la même manière que Jun, en inversant les lettres de son prénom : Nitsua = Austin.
Il est un digne héritier du maître : c’en est presque bouleversant à l’écoute de son album Dayscape. Il ne sera jamais dérangeant de prolonger et d’enrichir le catalogue du lo-fi hip-hop, en marchant dans les pas de ceux qui lui ont originellement insufflé vie. Et s’il prolonge l’épopée initiée dans les années 2000 par d’autres, il n’en imprègne pas moins sa propre vision et sa fraîcheur.
Un genre qui explose à la face du monde
Nous remarquons aisément, après de nombreuses écoutes, que des éléments clés se détachent et caractérisent le style. Des beats relaxants issus des musiques jazz & soul, une atmosphère feutrée emprunte de nostalgie, des sonorités lo-fi faites d’imperfections, de notes de piano parfois lointaines. Tout ceci crée une ambiance unique, de plus en plus appréciée des auditeurs, ce qui aura pour conséquence de voir émerger sur des plateformes comme Soundcloud, de nombreux artistes reprenant les codes du genre.
En parallèle, YouTube, déjà largement utilisé pour streamer de la musique avant même l’avènement des principales plateformes comme Spotify ou Deezer, va introduire une fonctionnalité nouvelle dans les années 2010 : les live stream.
Cela aura pour conséquence la création de multiples chaînes de radio proposant des live 24h par jour, sept jours sur sept. Certaines d’entre-elles vont être dédiées à des genres de niche, comme la vaporwave ou chillwave. Plus tard, on parlera de chillpop, puis de lo-fi hip-hop. Quoi qu’il en soit, l’invitation à la relaxation caractérise ces chaînes : on se pose, on se dépose. Cela en fait une musique d’ambiance idéale pour des longues séances de travail, ou pour simplement proposer une ambiance paisible, chill. Tendez l’oreille chez vos YouTubeurs préférés, vous remarquerez peut-être du lo-fi hip-hop comme bande sonore.
Et la communauté est énorme, comme sur r/LofiHipHop, où les artistes de tous horizons se retrouvent, comme autrefois sur MySpace, afin de partager leurs créations. Ici par exemple, l’artiste CLOUD nous gratifie d’une vibe courte et envoutante :
Lofi Girl
Le lo-fi hip-hop se trouve également associé, dans son esthétique, au monde de l’animation japonaise. Il y a des raisons à cela, comme avec l’animé Samurai Champloo. Cependant, il ne s’agit pas d’un cas isolé.
Une des chaînes les plus connues diffusant du lo-fi , si ce n’est la plus connue, s’intitule Lofi Girl (anciennement ChilledCow). Près de 15 millions d’abonnés, des dizaines de milliers de vues au quotidien, et en continu, un gif représentant une jeune fille entrain d’étudier dans sa chambre en écoutant de la musique (reproduction librement inspirée d’une scène du film des studios Ghibli, Whispers of the Heart, et réalisé par le regretté Yoshifumi Kondō).
Le slogan est simple, et efficace : beats to relax/study to
Ce visuel est possiblement déjà apparu dans vos suggestions sur la plateforme. Et, aujourd’hui, c’est toute une communauté qui est née autour de Lofi Girl. Il y a même un Discord pour celles et ceux intéressés. La chaîne compte plusieurs live stream avec différentes nuances de style.
Saviez-vous aussi, que la personne à l’origine de sa création, est un jeune homme français ?
La popularité de la chaîne est telle, qu’après sa fermeture suite à une tentative de contestation pour droits d’auteur, YouTube s’en est mêlé et a finalement reconnu qu’il s’agissait d’une fausse attaque, permettant à celle-ci d’être réactivée.
Après toutes ces années, elle est entrée dans la culture populaire, et fait partie intégrante du paysage pop & chill d’internet, nous rappelant au passage que nous nourrir de bonnes vibes reste urgent et terriblement bienfaisant.
Pour l’anécdote, la pandémie de COVID 19 en 2020, aura également contribué à faire grandir la visibilité des streams de lo-fi dans le monde.
La perfection dans l’imperfection
Lors de la première partie de notre dossier, nous évoquions les caractéristiques particulières du lo-fi, un mouvement à part entière qui a fait des imperfections sonores sa marque de fabrique, son esthétique. Une musique imparfaite, à l’image de nous-même. Une musique que l’on pourrait qualifier de plus authentique, plus naturelle, aux antipodes de ce qui serait échantillonné jusqu’au bout du bout dans un studio.
Si cette présentation semble intéressante, les sonorités lo-fi ne sont pas toujours flatteuses pour les oreilles, et peuvent nécessiter un temps d’adaptation pour pleinement révéler leur potentiel.
Avec le lo-fi hip-hop, il en est autrement : calme, apaisement, vitalité, joie, mélancolie… et instantanément.
Et si une écoute prolongée était finalement source de quiétude et d’équilibre ?
Ce n’est pas pour rien que bon nombre de personnes tapissent leur vidéos de ces ondes sonores. Le ton et le cadre offert par celles-ci invite à la rencontre, et à la concentration. Relax and study…
La maturité du genre et sa variété en font une occasion à ne pas manquer de découvrir un univers pétri d’humanité, et qui tend vers l’émerveillement.
Regards croisés
Il ne suffit pas de quelques articles pour toucher à toutes les nuances de l’épopée musicale qu’est le lo-fi hip-hop. Il nous incombe de nous laisser entrer de plein pied dans une écoute soutenue, patiente et attentive afin d’espérer que celle-ci nous transcende. Il a fallu du temps, des rencontres, des vocations, pour que naisse à nos oreilles pareil plaisir.
Il n’y a pas de bonne manière de s’y mettre, il suffit de vous laisser attirer par le morceau du moment, une playlist, la Lofi Girl… Le voyage en vaut la chandelle.
Chez Journal du Japon, nous ne nous lassons pas de (re)découvrir les artistes qui ont façonnés ce style musical unique, et les partager avec vous est encore plus merveilleux.
Des deux côtés du Pacifique, partage des saveurs, pour que tous se joignent à la fête.
Sources
- www.nssmag.com/en/lifestyle/30376/lofi-girl
- readmedium.com/an-exploration-of-lo-fi-hip-hop-part-iii-from-nujabes-and-j-dilla-to-youtube-livestreams-f0a5cc719e50
- www.deepinthemix.com/what-is-lo-fi-hip-hop/
- fr.wikipedia.org/wiki/J_Dilla
- en.wikipedia.org/wiki/Haruka_Nakamura_(composer)
- thefindmag.com/features/hip-hop-interviews/interview-nitsua/
- www.theverge.com/2020/4/20/21222294/lofi-chillhop-youtube-productivity-community-views-subscribers
- Image de UNE – Credit : sdaki, que vous pouvez retrouver sur Instagram.